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Roger Guillemin
interviewé par Jean-François Moreau pour l''Internat de
Paris' et reproduit ici avec l'aimable autorisation de l'auteur
(2 septembre 2006) |
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Permettez- moi d'abord de rappeler que le premier des facteurs
hypothalamiques isolé par l'équipe que je dirigeais l'a
été en utilisant uniquement un bioétalonnage
simple que j'avais mis au point pendant la brève
expérience que j'ai menée au Collège de France ,
de 1960 à 1963, avec Edouard Sakiz et Eichi Yamazaki, chez
Robert Courrier, restée sans suite faute d'opportunités
locales. Je suis docteur en médecine de la Faculté de médecine de Lyon
et c'est là que je m'étais pris de passion pour
l'endocrinologie chez Etienne-Martin et Charpy. Toutefois, c'est
à Montréal, chez Hans Selye, que j'ai appris mon
métier de neurophysiologiste avec un travail original
l'étude de l'hypertension élicitée par
l'acétate de désoxycorticostérone (DCA). Quatre
ans plus tard je me suis fixé pour vingt ans au Baylord Medical College de Houston. J'y ai recruté Andrew Schally, un biochimiste formé chez Murray Saffran à McGill,
pour résoudre le problème de la structure du
corticotropin-releasing factor (CRF). J'ai continué mes travaux
à San Diego, au Salk Institute à partir de 1970 en y créant les Laboratories for Neuroendocrinology.
C'est là que j'ai décrit le luteinizing hormone releasing
factor (LHRF), la somatostatine et les endorphines, sans oublier
l'hypothalamic releasing factor (TRF) découvert au Baylord, qui m'ont valu le Prix Nobel en 1977.
Un
autre quart de ce Nobel est allé à Andrew Schally qui
s'était dirigé, lui, vers le Veterans Administration
Hospital de New Orleans, en Lousiane. Comment expliquez-vous que
Rosalyn Yalow ait reçu l'autre moitié du quatre-quarts
à elle seule ?
Rien d'anormal à tout cela, bien au contraire. L'idée
de la radio-immunologie vient en réalité de Solomon
Berson, un remarquable interniste avec qui la physicienne Rosalyn Yalow
travailla pendant une vingtaine d'années. Elle lui apporta la
liaison technique avec la médecine nucléaire pour marquer
les peptides avec des isotopes radioactifs. Le principe des
radio-immuno-étalonnages (RIAs, radioimmunoassays) publié
par Sol Berson et Rose Yalow était tellement séduisant
que j'y ai vu de suite un outil magnifique pour les manipulations
à faire dans mes protocoles de recherche. Je me suis inscrit au
premier cours public pratique organisé par Sol Berson à
la fin de l'année 1964 dans son laboratoire au VA Hospital
du Bronx. Sol Berson, un homme remarquable, médecin et musicien
que j'ai bien connu après ce cours initiateur,
décéda d'accidents vasculaires cérébraux
à répétition en 1972, malheureusement trop
tôt pour être nobélisé en même temps
que nous trois. Rose Yalow reçut donc seule le Prix Nobel en
1977, au nom du laboratoire bien entendu, soit deux quarts. Mais
revenons à votre question : TOUS les autres Releasing Factors
plus la somatostatine ont été découverts et
isolés en utilisant les RIAs. Rappelez vous l'épisode de
Schally et al. croyant découvrir le GRF en utilisant un
bioétalonnage classique, lequel GRF s'est
révélé être en fait un fragment
d'hémoglobine ! Mon laboratoire a finalement isolé le
vrai GRF en 1981 d'une tumeur du pancréas
développée chez un acromégale que m'avait
procurée Geneviève Sassolas à Lyon. Nous avons
montré plus tard l'identité avec la molécule de
l'hypothalamus grâce à quatre cerveaux humains
procurés par Rolf Gaillard de Lausanne, le tout
évidemment suivi par RIA de la découverte de l'hormone de
croissance engendrée dans mes laboratoires du Salk Institute.
J'ai rendu hommage au RIA dans le discours que j'ai prononcé il
y a quelques semaines à l'occasion du départ en retraite
de Wylie Vale … que j'avais recruté alors qu'il
était un résident plein d'avenir !
Rosalyn Yalow, une physicienne new-yorkaise qui, après avoir
étudié dans l'Illinois, s'installe dans le Bronx pour
n'en plus bouger. Andrew Schally , un biochimiste polonais d'origine
austro-hongroise et française, sauvé de la shoah en
Roumanie, formé en Suède et amené par vous de
Montréal à Houston et s'autonomise en Louisiane.
Vous-même, Roger Guillemin, un médecin dijonnais
passé par Lyon, Montréal, Houston, pour devenir un
Américain de San Diego et qui recrutez une équipe
internationale pluridisciplinaire élargie brillante tel le
Suisse Jean Rivier . Outre la consécration de l'union de
l'intelligence intellectuelle et de la technique appliquée
à la recherche médicale, ce prix Nobel 1977 exprime les
fructueux bénéfices, d'une part, de la mondialisation,
appliquée aux Etats-Unis à sens unique en apparence,
d'autre part, de la mobilité comme de la stabilité
appliquées aux chercheurs scientifiques. Pourquoi
l'expérience que vous avez tentée au Collège de France
a-t'elle été déçue ? Une rencontre avec une
femme de tête comme Thérèse Planiol, experte en
médecine nucléaire et en neurologie mais également
malheureuse à Paris, aurait-elle pu changer le cours de vos
destinées respectives en faisant de vous des
nobélisés français ? Aujourd'hui, alors que le
parcours des étudiants en médecine français permet
le passage facile d'une université à l'autre, auriez-vous
eu plus de chances de réussite dans votre pays natal que jadis ?
Lisez avec attention le chapitre autobiographique dans lequel je
relate en 1976 comment je me suis lancé dans l'aventure
pionnière de la neuroendocrinologie juste après la
deuxième guerre mondiale. Lisez également les notes
biographiques sur le site NobelPrize. Vous y comprendrez à quel
point l'état de la médecine française était
désespérant pour un jeune étudiant en
médecine bourguignon à peine sorti de l'occupation nazie
et seulement capable de pressentir que, sauf à devenir un
médecin de campagne au milieu des vignobles, il devait sortir de
la médecine clinique primitive que l'on y enseignait encore pour
s'accomplir pleinement. J'ai appris par hasard qu'un cardiologue de la
Pitié-Salpêtrière, (Paul ? ou Camille ?) Lian ,
avait l'habitude d'inviter des conférenciers étrangers de
passage à Paris pour faire des conférences «
d'avant-garde » dans son service. C'est ainsi que j'ai pris le
train pour aller écouter Hans Selye parler dans un parfait
français du stress et du syndrome d'adaptation. J'ai ressenti
comme une illumination et je suis allé converser avec lui
à la fin de sa conférence. Il m'a offert une bourse de
120 dollars par mois pour aller travailler à Montréal
dans son laboratoire à condition d'y rester au moins un an. J'y
ai découvert des potentiels à la fois matériels et
intellectuels d'une envergure insoupçonnable et mon
séjour s'est prolongé quatre ans. Ceci étant dit,
Selye n'était pas un pédagogue et son libéralisme
laissait beaucoup de champs au jeune boursier qui trouva en Claude
Fortier un meilleur guide scientifique pour un débutant. Il y
avait des Claude Bernard Lectures pour les «
étrangers » de passage à Montréal. L'Anglais
Geoffrey Harris me fit comprendre qu'il y avait un avenir dans
l'étude du contrôle hypothalamique de
l'antéhypophyse. Je réfléchis alors à
l'idée d'adapter au stress non spécifique des protocoles
d'étude des effets de drogues excitatrices d'autres effets
pharmacologiques très spécifiques, comme les
antihistaminiques. Pourquoi ? Parce que deux autres Claude Bernard Lecturers,
Bernard Halpern et Jean Hamburger, vinrent exposer les bienfaits de la
prométhazine . Ce n'est après cela qu'une série de
phénomènes en cascade tantôt logiques tantôt
aléatoires me conduisit à devenir l'un des pionniers de
la neuroendocrinologie, de Montréal à San Diego, par
Houston et, ne l'oublions pas, Paris, comme l'attestent mes nombreuses
communications à l'Académie des Sciences, au début de mes découvertes.
Pourquoi Houston plutôt que Yale, une université
beaucoup plus fameuse, au moins pour un Français moyen, qui vous
offrait un poste que vous avez failli accepter ?
Je suis frappé de devoir constater, dans vos
carrières françaises comme celle de Thérèse
Planiol dont je ne connaissais pas les détails romanesques, le
rôle joué par les arrangements et les agréments de
patrons locaux et puissants plutôt que refuser de donner
immédiatement les responsabilités correspondant aux
idées, résultats, etc… C'est une façon de
faire et de vivre que je n'ai jamais eu à affronter dans
ce pays d'Amérique. Après un seul entretien, Hebbel Hoff
et Michael de Bakey m'ont donné à Houston une fonction et
des moyens nettement supérieurs à ceux que m'offrait Yale
pour réaliser mon projet qui était initialement la
recherche sur le CRF dont je pressentais l'existence. J'y aurais
débuté au bas de l'échelle, comme lecturer ou
assistant professor. Sans doute aurais-je eu plus de mal à y
recruter aussi vite la même équipe de gens exceptionnels
qui m'ont rejoint au Baylord, tels Andrew Schally, Murray
Saffran, Roger Burgus, Wylie Vale, Samuel McCann, Edouard Sakiz
… Yamazaki serait venu également s'il n'avait brusquement
décidé de retourner au Japon pour étudier le
bouddhisme. Ce sera aussi la découverte à Galveston, un
port texan proche sur la côte du Golfe du Mexique, du laboratoire
de Charles Pomerat où il dominait la culture tissulaire. Et
l'énorme travail ingrat passé à récolter
des hypothalamus de bovins dans les abattoirs du Middle West. Mais il y
avait enfin au Texas cette indispensable ouverture sur l'art et la
culture indiens et latino-américains jointe à un cadre de
vie plus attractif que celui du Connecticut. J'en collectionne de
nombreuses œuvres qui mériteraient sans doute un opuscule
consacrant leur juste valeur. C'était plus important pour ma
femme qui est musicienne comme pour moi et nos six enfants que les
exploits sportifs de la Ivy League . Vous savez que je consacre
une partie importante de mon activité de senior à des
créations artistiques utilisant les logiciels de création
graphique, tel que PhotoshopÍ. Quoi dire d'autre ? L'axe
hypothalamo-hypophysaire n'est que l'appendice du cerveau
supérieur qui nourrit l'intelligence de l'être humain
à partir d'un environnement gratifiant que j'ai trouvé au
mieux dans le Sud-Ouest américain, sans renier pour autant ce
que je dois à la Bourgogne comme aux arpents de neige du
Québec pour stimuler mes inspirations !
Très tôt, vous avez acquis une résidence
secondaire dans le Nouveau-Mexique, à Truchas , un village
situé près de Los Alamos où vous passez vos
étés. Vous établir près du lieu des
premiers essais nucléaires du projet Manhattan fut-il une décision facile à prendre? Comment les indigènes y vivent-ils le risque nucléaire?
Los Alamos ? Je ne peux pas écrire ou prononcer le nom de Los Alamos sans éprouver un « sens de participation »
à ce qui s'y est passé, comme nos Anciens devaient
évoquer les grands mythes, avec en plus la connaissance que ce
qui s'y passa était dans le réel. Le 16 juillet 1945, la
première bombe atomique a explosé à Alamagordo ,
à 300km de Los Alamos , où il n'y avait qu'une dizaine de
locaux dans les 25-50km alentour. Il y a une dizaine d'années,
le gouvernement américain a mis en branle une campagne pour que
tous les anciens employés des laboratoires de Los Alamos ainsi
que les mineurs des mines d'uranium avoisinantes ( Grants et alentour )
bénéficient d'une visite médicale complète.
Un traitement leur était garanti si des problèmes
étaient découverts et, dans ce cas, des pensions
adéquates leur seraient allouées. Pratiquement tous les
hommes de notre village de Truchas y ont participé et les
cancers attendus ont été trouvés chez certains.
Aujourd'hui encore beaucoup travaillent toujours "at the Lab ", mais
sont maintenant suivis correctement. Il y a chaque année toutes
sortes de démonstrations antinucléaires à Los
Alamos. Vous en trouverez certainement trace par Google, pour en
contacter l'un ou l'autre - . Je suis, personnellement, en faveur bien
évidemment de l'énergie source nucléaire…
Je termine là pour ne pas vous faire concurrence !
Voir aussi : La recherche sans confort in Le Monde 08 05 05